A propos du bonheur

Le terme “bonheur” tel que nous l’entendons ne se comprend qu’à la lumière du concept de spiritualité. Dans notre vision des choses, le bonheur se distingue des plaisirs entendus comme de simples satisfactions pulsionnelles. C’est plutôt un sentiment d’accomplissement, un sentiment d’union avec l’autre que je reconnais et qui me reconnait. Corrélativement le malheur est une rupture avec l’autre, un sentiment d’incomplétude, parfois dû à l’ignorance ou à certaines incapacités. Ainsi entendu, le malheur apparaît comme une pathologie du collectif et une occasion renouvelée de remettre en question un fonctionnement spécifique ou une loi générale.

En ce sens son évaluation statistique est un potentiel élément de réforme politique et sociale. Il va sans dire que dans la pratique politique nous entendons mettre en place des évaluations formelles et régulières auprès des populations pour mesurer et guider l’action politique. Ces évaluations porteront sur des indices tels que le sentiment d’accomplissement, le sentiment d’une bonne compréhension des affaires politiques, le sentiment d’une capacité à influer sur le cours des évènements, le sentiment d’appartenance à la communauté.

Notre vision des choses ici s’inspire d’une part du concept de mesure du Bonheur National Brut, et d’autre part des critiques formulées par Robert F. Kennedy en 1968 contre le monopole du Produit Intérieur Brut (PIB) en tant qu’instrument de mesure et d’orientation de l’action politique. Dans la même année 1968 où il fut assassiné, Robert Kennedy faisait remarquer avec beaucoup de bon sens :

Notre PIB prend en compte, dans ses calculs, la pollution de l’air, la publicité pour le tabac et les courses des ambulances qui ramassent les blessés sur nos routes. Il comptabilise les systèmes de sécurité que nous installons pour protéger nos habitations et le coût des prisons où nous enfermons ceux qui réussissent à les forcer. Il intègre la destruction de nos forêts de séquoias ainsi que leur remplacement par un urbanisme tentaculaire et chaotique. Il comprend la production du napalm, des armes nucléaires et des voitures blindées de la police destinées à réprimer des émeutes dans nos villes. Il comptabilise la fabrication du fusil Whitman et du couteau Speck, ainsi que les programmes de télévision qui glorifient la violence dans le but de vendre les jouets correspondants à nos enfants. En revanche, le PIB ne tient pas compte de la santé de nos enfants, de la qualité de leur instruction, ni de la gaieté de leurs jeux. Il ne mesure pas la beauté de notre poésie ou la solidité de nos mariages. Il ne songe pas à évaluer la qualité de nos débats politiques ou l’intégrité de nos représentants. Il ne prend pas en considération notre courage, notre sagesse ou notre culture. Il ne dit rien de notre sens de la compassion ou du dévouement envers notre pays. En un mot, le PIB mesure tout, sauf ce qui fait que la vie vaut la peine d’être vécue.

Robert Kennedy